Samedi 16 août 2008

Il a l’habitude de dire qu’il s’appelle Blaise.

Blaise, comme Blaise Pascal, mam…

Ça lui plaît bien et ça fait sourire les blancs.  Il n’a jamais rien lu de l’écrivain, mais il aime l’idée de cette prestigieuse ascendance. Il l’a choisie quand quelqu’un lui a dit le nom du  lycée français. Il aurait pu aussi bien s’appeler Jean, comme Jean Mermoz, le nom du lycée international, mais Blaise, ça sonnait mieux. De toute façon, il n’a jamais pris un avion de sa vie. Ni lui, ni ses amis. Alors Mermoz, hein, il ne voyait pas trop en quoi ça aurait pu lui apporter au sein de sa bande. Le prénom que lui a donné sa mère, il le garde pour lui. C’est son secret. Une promesse qu’il entend tenir le plus longtemps possible. 

Dans ce pays où tout semble partagé en deux couleurs qui n’en sont pas, il sait choisir son camp. Du noir et du blanc, du deuil ou de la foi, il sait le chemin qu’il lui faut prendre. Mais pour lui la foi n’est plus divine ou si peu. Il croit en lui, tout simplement. Il est intelligent et sait un tas de petites choses comme celle-ci. Des choses qu’il a apprises des religieux, avant qu’il ne se sauve de l’orphelinat. Le blanc et le noir.  Couleurs tristes des vêtements imposés par les blancs. Couleurs de leur vie monotone. Couleur de leur peau de crabe. Lui, il aime les couleurs et les bruits de son peuple, l’odeur de la vie.  La gaieté des pagnes portés par les femmes, l’odeur des beignets qui cuisent dans l’huile bouillante, l’agitation des corps en sueur qui se démènent pour gagner de quoi survivre à la journée. Parfois, il lui arrive même de s’assoupir en plein après-midi, derrière un étalage, bercé par le bruit des « taximans » qui forcent le passage et se disputent les clients de la journée.

Mais aujourd’hui, pieds nus dans la poussière, il traîne aux abords du marché, dans l’odeur des bennes à ordures qui dégueulent leur misère quotidienne de fruits gâtés et de papiers graisseux.

Ça fait deux ans maintenant qu’il s’est enfui. On le trouve le jour près du marché, la nuit en plein centre-ville dans les décombres de l’hôpital jamais terminé. Il ne porte pas l’uniforme, il sait qu’on repère tout de suite qu’il est un enfant des rues. Alors de temps en temps, quand un jeune en colère s’enfuit de chez lui et vient trouver refuge sur la colline des orphelins, il lui emprunte son uniforme, juste pour voir ce que cela peut faire d’être un enfant comme les autres. On le voir alors parader dans les dédales du marché, mais les vendeuses qui le connaissant bien, le houspillent et lui demandent où il a volé l’habit tant convoité.

Il reste aux yeux de tous un enfant abandonné ou un orphelin du sida. Un de plus qui vient grossir les troupes mitées de la jeunesse du pays. Une piécette par ci, un larcin par là. Il se débrouille bien. Les prêtres lui ont appris à lire et à compter. C’est bien suffisant pour s’en sortir. Sa mère pourrait être fière de lui.

C’est ce qu’il pense en envoyant valdinguer du bout du pied une vieille cannette métallique qui s’en va rouler dans le profond caniveau. Il traîne et rêvasse. Les journées peuvent être longues quand les poches et le ventre restent vides.

Le caniveau, il en avait peur avant. Il sait qu’à la saison des pluies, il devient un danger de plus à éviter. L’eau qui dévale des bidonvilles emporte tout ce qui se trouve sur son passage et, comme un monstre en colère, prend sa part de femmes et d’enfants. Ce sont les pompiers qui vont chercher les corps, une fois que l’eau a disparu et que la chaleur est revenue. La plupart du temps c’est la nuit que ça se passe. Quand les corps blottis de la mère et de l’enfant sont endormis sur les nattes, à l’abri d’une tôle  « trois étoiles ». Les meilleures, les plus solides, celles vantées à la télé. Pourtant, les tôles, qu’elles soient d’une ou de trois étoiles n’ont jamais empêché le monstre de prendre ce qu’il est venu chercher.

Mais lui, il a douze ans et a bien l’intention de réussir sa vie.  Le monstre ne l’aura pas.

 

par Soleildebrousse publié dans : NOUVELLES communauté : le texte voyageur
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Lundi 4 août 2008

Ce matin-là, le brouillard ne se leva pas. Une fois le réveil éteint, Helena entreprit de chausser les minuscules claquettes qui lui servaient de mules et se dirigea vers la cuisine. Les murs, laqués d’un rouge profond, s’illuminèrent brutalement quand elle activa l’interrupteur. Trois globes laiteux éclairèrent la longue pièce. Comme à son habitude, elle put alors, d’un seul regard, saisir les éclats fragmentaires de sa vie.

Fragiles cadres noirs qu’un seul coup de vent -un peu tapageur- déséquilibrait. Il fallait toujours penser à alterner l’ouverture des portes de la cuisine. Faute de quoi, le vent de mer, brutal et arrogant s’empressait de s’y engouffrer. Autrefois séparées par des murs dans l’archaïque organisation architecturale, le nouvel agencement les avaient transformées en sorties de plateau. Elles étaient devenues partie prenante de la grande scène de sa vie. Agencement théâtral, côté cour et côté jardin. Désormais, la moindre ouverture simultanée équivalait à créer un couloir de vent destructeur, tragique pour ceux qui figés au mur, s’entêtaient à vouloir encore participer alors que le temps les avait à jamais immobilisés dans un passé révolu. Sans vraiment en prendre conscience, elle songea à l’effet que cela lui faisait, au moment où ils heurtaient bruyamment le sol. Elle avait en horreur tous les signes qu’elle ne pouvait concevoir que comme de mauvais. Quand cela arrivait, elle s’empressait de nettoyer et d’effacer les traces du cataclysme aussi vite qu’elle le pouvait. Il lui suffisait de puiser dans son stock de cadres et de repositionner de mémoire les clichés au centimètre près. Son travail d’archéologue terminé, les photos reprenaient leur contemplation. C’était pour elle, dans le vide de la pièce, autant de présences étranges et silencieuses.

Le temps qu’elle reproduise la suite de petits gestes étiquetés quotidiens, la nuit poursuivit encore quelques minutes son entêtant envoûtement. Par la fenêtre, seules de frêles silhouettes figées par les nappes de brume répondirent à son coup d’oeil matinal. Depuis dix mois maintenant, l’isolement dans lequel elle vivait lui convenait parfaitement.

Mais demain serait un autre jour. Elle repensa à cette phrase célèbre qu’elle s’était appropriée une bonne fois pour toute. D’un geste joyeux elle envoya valdinguer deux sucres au fond de sa tasse et tout en restant debout appuyée contre le rebord de la table en vieux chêne, elle entreprit de beurrer une épaisse tartine de pain complet avec un bon gros beurre salé des Charente. Elle adorait le contact des petits cristaux de sel sur sa langue. Une fois la machine à café enclenchée, elle s’assit et entreprit d’ouvrir son courrier. Le calendrier annonçait sa date – vendredi 8 février.

C’était le matin qu’elle aimait faire cela. Le matin seulement. Le soir était réservé à la lecture et à l’écoute. Les livres et la musique étaient devenus ses seuls interlocuteurs accrédités.  Plaisir toujours renouvelé, sans aucun regret. Pourquoi se mentir. Pas d’atermoiement inutile et stérile, sa liberté recouvrée était une des choses les plus surprenantes que la vie lui avait offert ces derniers temps. Le veuvage lui allait bien. Elle avait maigri, un peu rajeuni (mais était-ce possible une fois la cinquantaine bien installée), avait changé de coiffure, pas de coiffeur..

La vie avait de nouveau un petit goût acide, un petit goût de neuf qui lui agaçait les dents sans la faire souffrir, un petit goût d’inconnu et de pied de nez.

Elle mit de côté les quelques rares factures qui arrivaient encore par la poste et suspendit son tri quand elle soupesa une nouvelle fois l’enveloppe blanche qu’elle avait écartée instantanément la veille. L’écriture parfaitement connue était à elle seule un appel à la vie. Elle sourit et s’égara quelques minutes dans une sorte de songe éveillé. De nouveau, ce week-end-là, la maison allait retentir de cris et de bruits vivifiants. Elle savourait à l’avance les sursauts que lui occasionnerait le claquement intempestif des portes. Elle se figura les petits bisous qui viendraient poisser son cou et la douceur de ses gestes qu’elle ajusterait soigneusement les tabliers de fortune aux petites tailles des enfants poudrés de farine. Déjà, elle savait qu’elle sortirait la plus belle de ses nappes, celle avec les cerises brodées.

D’un geste interrogateur, elle tourna et retourna obstinément entre ses doigts l’objet qui venait déranger son quotidien puis consentit enfin à décacheter l’enveloppe.

Elle adorait les lettres. Elle avait toujours pris un plaisir insensé à imaginer le contenu des unes et des autres. Les lettres d’amis, les lettres d’amour, toutes ces lettres accumulées dans sa mémoire et dont pour certaines elle avait appris des passages par cœur afin d’en mieux savourer les arabesques délicates. Alors, dans le vide que représentait toute forme de hasard – masse liquide d’une fausse transparence, elle lut le message. Pierre lui annonçait qu’il viendrait, si cela ne la dérangeait pas, lui rendre visite ce week-end-là.

 

Pierre, son frère. C’était lui tout craché, cette façon de s’introduire dans un présent immédiat. La lettre arrivait alors que peut-être, il se trouvait déjà au bout du chemin, à quelques pas d’elle. Ce ne serait pas la première fois. Sa demande n’attendait aucune réponse. Qu’elle soit là ou pas, disponible ou non, il viendrait. Chaque annonce donnait lieu à un petit rituel qu’elle avait eu, au fil du temps, l’obligation de décoder. Une venue annoncée par lettre était un bon signe. Un signe joyeux. Elle en était déjà certaine. Parfois elle avait dû composer avec d’autres signes bien plus délicats. C’était une rose rouge abandonnée devant la fenêtre de la cuisine, un ruban de velours accroché à la plus haute branche du pommier, un disque glissé dans la boîte aux lettres, une paire de ciseaux pendue au portail du jardin. Autant de présages insolites qui devenaient la promesse d’une visite impromptue que son mari n’avait jamais pu apprécier. Immanquablement, son arrivée produisait des vagues, et plus d’une fois, c’est seule dans son lit qu’elle avait dû entamer sa nuit. Ces jours-là, Martin préférait dormir dans un autre lieu. Il abandonnait la place, entreprenait une retraite stratégique. Le frère et la sœur en même temps, c’était un combat perdu d’avance. Elle n’avait pas cherché à lutter. L’affection qui les unissait était au-delà des mots. Elle n’y pouvait rien. Pierre surgissait comme un tourbillon au gré de la marée. Les portières claquaient et à peine l’accueillait-elle qu’il la saisissait dans ses bras et l’embrassait comme un amant impatient.

Dans la cuisine qui commençait à se nimber de la pâle lumière de février, elle soupira. Il allait falloir composer entre les enfants, les petits enfants et cet homme qui n’avait jamais su grandir.

Elle débarrassa la table et saisissant un petit bout de papier, elle dressa la liste de ce qu’il lui faudrait pour nourrir toute son insatiable tribu.

Pierre, Pierre et son amour envahissant. Il s’était pourtant stabilisé, ne ressemblant en rien du coup à l’image stéréotypée que l’on se faisait d’un frère aimant trop sa sœur. Il avait épousé une chouette fille qui lui avait donné deux enfants. Un boulot stable dans le monde du théâtre. Une situation plutôt enviable, parce que rare. Elle lui procurait des revenus suffisants qui le mettaient à l’abri de la précarité que subissaient la plupart des gens du métier.

Un strudel, elle ferait un strudel. Avec de vieilles pommes qu’on ne trouvait plus dans les supermarchés et de la cannelle, oui, une bonne cannelle que les enfants lui avaient rapportée de Ceylan.

 

Pierre, Pierre et sa soif d’elle. À tout jamais inassouvie. Il avait toujours été incapable de prendre une décision importante sans tout d’abord lui en référer. Il n’attendait pas vraiment de réponse,  mais il la voulait, là, toujours sur le pont. D’une écriture fine, elle ajouta du veau et des carottes, elle ferait une blanquette. C’était bien une blanquette à l’ancienne. Ça n’avait besoin de personne, ça mijotait doucement sur la vieille gazinière. Elle n’aurait plus qu’à donner le petit coup de main pour la sauce, au dernier moment. Elle n’oublia pas d’ajouter les citrons pour pouvoir blanchir la viande. Toutefois, elle se refusa à inscrire le mot « champignons » sur la liste qui commençait à s’allonger. Tous savaient qu’elle détestait les champignons. Un mauvais goût et un parfum qui lui révulsaient l’estomac et la faisaient paraître plus pâle.

Pierre avait neuf ans cette année-là et elle treize à peine. Il la suivait déjà partout. Cela ne la dérangeait pas. Elle avait été habituée dès sa naissance à le prendre en charge. Chambre commune, amis communs. Elle s’amusait de le voir traverser, nu, la chambre enfantine où déjà les corps cherchaient à percer les mystères du plaisir. Parfois, il se pendait au lit gigogne, et elle ne pouvait s’empêcher de hocher la tête d’un air contrit tout en se demandant ce qu’il deviendrait. La nuit, les confidences se faisaient plus douces, moins abruptes et, bercée par toutes les histoires qu’il lui inventait, rien que pour elle, elle imaginait leur vie comme autant de merveilles à venir.

Ce jour-là, les parents avaient décidé qu’on ferait une grande promenade. Le père avait chargé le pique-nique dans la  4 L, un vieux plaid ferait office de nappe. La mère, comme à son habitude, n’avait rien décidé et suivait la tête ailleurs, plongée dans ses pensées. La mère, on se demandait toujours comment elle avait pu faire pour mettre au monde deux enfants si robustes. Elle passait sa vie à rêver, un livre à la main, à la façon d’une petite liseuse qui n’aurait jamais voulu vieillir. Helena réalisa soudain qu’il était évident que Pierre ressemblait de plus en plus à leur mère.

L’entrée, lui posait un problème. Elle se demanda quelle entrée pourrait convenir à tous. Il n’était pas question de ne pas faire plaisir. A sa table, on se devait d’être ravi et chacun devait avoir envie de revenir. Une règle d’or à laquelle il n’y aurait aucune dérogation.

Elle opta pour une soupe de fanes de radis qu’elle complèterait avec du pâté et du saucisson.

Il lui faudrait passer réserver le gros pain de deux qui trônerait en signe d’union au milieu de la table.

 

Rassurée par ses choix, elle reposa la liste, saisit sa tasse et entreprit de savourer son café. Elle avait un peu de temps devant elle, le minuscule supermarché du village n’ouvrait pas avant huit heures.

Un panier à la main, chacun s’était égayé dans la nature cet après-midi-là.

Il lui sembla une fois encore entendre les grands bois qui résonnaient de loin en loin. C’était une succession d’appels brefs. Seule une attention précise permettait d’identifier dans l’excitation générale, l’origine et la localisation des voix. Tu en as…. Oui et toi… Ici, ici, venez, on en a trouvé…Mais très vite, les enfants, déjà fatigués,  avaient traînaillé d’une souche à l’autre, tiraillés entre l’ennui et l’envie de participer aux recherches. C’est alors qu’au détour d’un bosquet un peu plus compact, ils avaient découvert une étroite bande de mousse épaisse. Fascinés, ils s’y étaient sans un mot et d’un seul mouvement, abandonnés. Une fois allongé, Pierre s’était tourné et dans des rires étouffés, elle s’était emboîtée contre son dos, genoux pliés.  Ils avaient formé une unique tache lumineuse perdue dans le vert liquide.  Enfants égarés, petits poucets démultipliés, ils gisaient à terre, comme absorbés par la forêt. Autour d’eux les frondaisons pareilles à de grandes algues marines, réfractaient la lumière. Le jeu avait dès lors consisté à cligner des yeux tour à tour pour filtrer les rayons du soleil et déceler ce qu’ils percevaient de leur avenir. Cela avait duré longtemps. Elle ne se souvient plus vraiment. Elle reconstruit pas à pas, au fur et à mesure de la remontée des images. Kaléidoscope un peu usé de sa mémoire.

Dans la cuisine, elle ne bouge plus. Son regard seul erre sur les portraits, traces joyeuses de leur enfance.

Son frère sentait bon. Le corps menu et musclé lui avait donné un terrifiant sentiment de puissance. Elle s’était sentie mère alors qu’elle n’était même pas encore femme. Au fil des minutes, elle avait glissé ses bras de part en part du corps aimé. Une fois son frère délicatement enlacé, elle avait ensuite faufilé ses mains au creux des siennes dans un geste ultime d’abandon. Après quoi, il s’était retourné et l’avait embrassée.

Le retour fut rapide. La mère et le père devant, les enfants à l’arrière, silencieux. Épuisés, ils ne mangèrent pas et allèrent immédiatement se coucher.

C’est elle qui les trouva le lendemain.

Reposant sa tasse, elle ne put s’empêcher d’avoir un pincement au cœur en repensant aux formalités qui avaient suivi le décès de ses deux parents. Pierre et elle furent mis sous la tutelle d’une tante. Ils eurent une adolescence sans soucis. Choyés, aimés, rassurés, ils se mirent à pousser aussi droits que les grands arbres qui les avaient abrités ce jour-là.

 

Cependant, parfois, elle se demande encore ce qui se serait passé si elle n’avait pas été si fatiguée par tout cet amour pour Pierre, ce soir-là. Elle qui n’aimait pas les champignons, elle aurait sûrement insisté pour qu’on lui prépare autre chose. Et la mère, épuisée, aurait cédé et choisi un plat familial, comme elle, aujourd’hui.

Elle sourit, haussa les épaules et regardant la lettre, elle se dit qu’il fallait finalement qu’elle se fasse belle, il n’allait de toute évidence pas tarder à arriver.


 


 

 

 

par Soleildebrousse publié dans : NOUVELLES communauté : le texte voyageur
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Lundi 28 juillet 2008

 

L’homme n’avait aucun mal à savoir qu’il se heurtait aux pièges de cristal.

Les images trompeuses l’étourdissaient et il luttait depuis des heures contre l’envie, une nouvelle fois, de foncer vers les reflets.

Des photos, des mots… il appelait cela des mouches à miel. Il pensait aux abeilles, bien entendu. À certaines en particulier, les abeilles charpentières, aux corps entièrement noirs, avec des reflets bleu métallique. Butinant et virevoltant, elles avaient la particularité de venir récolter le nectar et le pollen dans les champs aux alentours tout en se faisant passer pour de gros bourdons inoffensifs. Les enfants, en les apercevant, n’y prenaient pas garde. Il devait alors leur expliquer que même s’il en fallait vraiment beaucoup pour qu’elles attaquent les jeunes inconscients, mieux valait s’éloigner et les laisser tranquilles.

Abandonné à sa solitude, il se recroquevilla et s’affala contre le mur de pierres.

La chaleur l’enveloppait paisiblement. Il se sentait épuisé et aspirait au départ. Autour de lui, un petit monde s’agitait sans prendre garde à sa lassitude. Les portes claquaient, les cris fusaient. Chacun entendait conserver sa place. Un ballet incessant de petites luttes fraternelles. De celles qui apprennent à se frotter au monde extérieur, mais sans véritables risques. C’était à qui avait son mot à dire. Lui, depuis quelques semaines ne disait plus grand-chose - mais qui s’en souciait ? Le dos collé au mur, il semblait être devenu invisible pour sa famille.

Il observa ses mains. Grandes, larges, elles étaient faites pour travailler et pour aimer. Usées, fortement hâlées par la belle saison, il les contempla et les dressa vers le ciel en écartant les doigts aussi fort qu’il le pouvait. L’espace délavé apparut entre les segments et des fragments de nuages effilochés traversèrent sa peau. Son regard remonta le long des bras nus. Il prenait soin de son corps et en était fier tout en sachant que les heures étaient comptées. Un corps familier avec lequel il entretenait une relation particulière comme celle d’un homme à l’égard de sa vieille maîtresse. Enfant malingre et petit de taille, il s’était transformé en un homme sur lequel les femmes se retournent. Que deviendrait-il dans quelques années ou plutôt que serait-il devenu, rectifia-t-il mentalement. Il aimait tout ce qui était beau et ça se voyait. Il s’entourait d’objets précieux et entretenait des relations amicales avec de très belles femmes. Elles étaient comme des reflets de ce que lui-même aurait pu être. On disait de lui qu’il revendiquait le culte du beau. Il objectait que le beau se trouve partout, qu’il suffit d’ouvrir les yeux pour le découvrir derrière chaque petit détail imperceptible. La transparence d’une herbe, la délicatesse d’une plume emprisonnée dans les bras du vent. Qui oserait dire que c’était tout autant de clichés usés ? Sa sensibilité était particulière, d’une douceur inhabituelle chez un homme. Il se savait désirable. Encore hier,quand il avait croisé la femme de Pierre. Quelque chose de l’ordre d’une attirance purement sexuelle. Rien à voir avec une profondeur de sentiments.

Il joua à ouvrir et refermer les doigts.

Depuis trois mois déjà, il savait qu’il allait partir. Tout était organisé. Les contacts avaient été pris, les derniers rendez-vous annulés. Il avait tout d’abord expédié l’essentiel puis s’était attelé aux détails les plus intimes. Sa correspondance avait été classée et sans en préciser les raisons, il avait obtenu la promesse qu’elle resterait inviolée, le temps qu’une jeune génération accède aux archives familiales. Une dernière fois, il écarta les doigts et contempla le ciel. Le vertige revint de nouveau et de primitives images distordues apparurent pour la deuxième fois au fond de sa rétine. D’un bond léger il se décolla du mur et se mit en marche vers son bureau. Comme à l’accoutumée, personne ne fit attention à lui. Un bref instant, son regard croisa celui de la femme qui traversait la cour. Les gravillons tendus sous les légères chaussures de cuir crissèrent dans un bruit familier. L’atmosphère alourdie de cette fin d’été parfumait l’air de l’odeur d’herbe séchée. Les hortensias laissaient piteusement pendre leurs grosses boules délavées et les grands palmiers s’efforçaient une dernière fois de rejoindre le bleu céruléen des espaces insondables, maintenus cruellement au sol.  L’absence de réaction de la femme lui confirma -si cela était encore nécessaire - combien le lien qui les unissait semblait désormais engourdi dans une fraternelle cohabitation.

La porte coulissa tout en douceur et il pénétra dans le bureau. Le froid le saisit immédiatement quand il se glissa derrière sa table de travail. Les volets clos depuis le matin créaient une atmosphère propice à la méditation et l’obscurité soulageait enfin ses pupilles contractées par la violente lumière extérieure. Il alluma l’écran de contrôle et vit avec anxiété apparaître la lueur familière. Alliance du métal et du verre, bête étrange et étonnante, l’appareil s’ouvrit à sa recherche. Tel un antique haruspice, il consulta rapidement son courrier, mais il eut la confirmation que rien n’avait changé.

Deux minutes plus tard, les feux follets s’animèrent et entamèrent leur ballet familier. Il les accueillit de bon gré. Les couleurs éclataient en mille taches sur les reliures des vieux livres. Comme dans des pièges de cristal, ses yeux cherchaient à deviner ce qu’il trouverait de l’autre côté. Le rendez-vous était fixé. Il ne souhaitait rien de plus. Avec douceur, il plia son buste et le laissa glisser sur le large plateau de verre de son bureau. Les paupières lourdes, il tourna la tête et sa joue entra en contact avec la plaque. La fraîcheur minérale apaisa un bref instant la sensation qui l’envahissait. Son corps était fatigué, il aspirait à une paix définitive. Depuis des années, l’odeur de vieux tabac avait colonisé les recoins de la pièce amicale. Elle se répandit peu à peu au plus intime de son cerveau embrumé. Au tout début il avait cherché à lutter, mais désormais il était en paix. Il s’abandonnait à l’étonnant phénomène. Les couleurs surgirent peu à peu, de même que les mots s’imprimèrent de façon clairement distincte dans la nuit de sa conscience. Il parvenait maintenant à dépasser les picotements désagréables qui aux premiers temps l’avaient forcé à se frotter rageusement les paupières. Grains de sable de son infortune. Chez un autre, cela aurait pu tourner à la folie. Les symptômes de la maladie devenaient des bêtes familières. Il était arrivé à conclure une alliance pacifique. C’était son arche personnelle.

Sa main abandonnée à la langueur de cette fin d’après-midi s’amusait à pivoter sur l’axe du fin poignet et reproduisait la danse légère des volutes de fumée. Il sourit.

La lettre dans laquelle lui avait été annoncée sa condamnation gisait dans le troisième tiroir du vieux meuble patiné, celle de son suicide assisté dans le deuxième avec son billet de train pour la Suisse.

Rassuré par le temps qu’il lui restait, il ferma les yeux et plongea dans les pièges lumineux qui avaient envahi l’ensemble de son cerveau malade.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Lundi 28 juillet 2008
La publication est suspendue pour la durée de mes vacances...
La suite des textes reprendra courant août.
Merci à tous pour votre présence silencieuse et/ ou chaleureuse !
le soleildebrousse va se reposer un peu...
à bientôt.

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Samedi 26 juillet 2008

CROISEES

             1. Ça fait quelques mois maintenant que l’on se croise. Au tout début, je l’ai à peine remarqué. Un homme parmi les autres. Ni plus, ni moins. Je ne voyais que le bas de son pantalon et ses chaussures un peu vieilles, à peine cirées. Pour ses vêtements, cela dépendait du temps qu’il avait fait la veille et du jour de la semaine dans lequel on se trouvait plongés, lui et moi. Le vendredi, c’est différent. Le gouvernement a imposé une tenue décontractée et la population après tant d’années de soumission, s’est une nouvelle fois adaptée aux caprices des dirigeants. Qu’importe . Le temps du trajet, je plante mes yeux dans le cuir de ses chaussures et je me raconte leur histoire. J’aime bien. Il semble y avoir pour moi tant de signes de lui dans ce simple choix. Quelquefois j’entrevois ses mains. Elles dépassent sagement des manches de la chemise et reposent sur ses cuisses. Fines, nerveuses, soucieuses, ce sont des mains qui ne donnent pas envie de les toucher. Il ne porte aucune alliance. Alors, j’apprends à les aimer. La radio grésille. Dix jours maintenant que tout a commencé et personne n’a semblé réaliser ce qui se passait. Le gouvernement a laissé faire.

Chaque matin, je prends le 30 B, l’arrêt se trouve au coin de Saint Stephen Street. Lui, il doit monter un peu avant, pas très loin. Ça paraît évident parce que quand j’arrive, il n’a jamais la meilleure place. C’est presque plein d’hommes et de femmes. Quelques enfants se pressent contre les cuisses accueillantes de leurs mères, d’autres sont collés à même leur peau, le nez effrontément niché dans leur cou. Ça grouille et pourtant c’est presque silencieux. Il est six heures et le jour est de nouveau là. Chacun est rivé à la journée qui va se dérouler. Plaque contre laquelle on ne peut pas lutter. Nous sommes le flot des travailleurs mécaniques, levés aux aurores, pendus au pass plastifié dont le cordon nous enserre le cou. Paradoxe. Sésame qui nous rend libres et nous asservit. Pouvoir entrer et s’activer dans le compound le temps d’une journée de douze heures. Interdiction formelle d’y pénétrer avant ou d’y traîner après sans devoir rendre de sacrés comptes. Sinon, c’est l’avertissement. Hier, on a annoncé quinze morts et chacun enfonce le cou dans les épaules de peur d’être mal identifié.

2. Ici prendre le bus n’est pas un choix écologique, c’est une nécessité vitale. Personne ne s’amuse à le dépasser d’une foulée allongée pour entretenir sa forme comme dans les publicités qui parfois traversent l’écran planté au milieu de la cour familiale. Les bus sont bondés. Ça penche à droite dans les virages. Les gens lèvent les yeux au ciel, ils sont habitués. C’est une question de simple équilibre. On apprend vite. J’en vois qui arrivent à dormir, histoire de rattraper ce que la nécessité leur vole. Il n’y a pas de travail pour tout le monde. Qui irait se plaindre d’avoir trouvé un poste de gardien ou de cuisinière même si le salaire ne permet pas de vivre. Il faut se débrouiller. On compte les uns sur les autres, on s’endette. A chaque jour suffit sa peine. Il est impossible de se projeter. Dimanche, Dieu nous guidera. Il sait, Lui. Ça ne peut pas continuer comme ça. Les gens sont fous, c’est le Diable qui s’empare d’eux. J’ai décidé qu’aujourd’hui, je vais lui parler.

Dans un bus, le meilleur endroit, c’est celui où l’on n’a pas mal au cœur, le point d’où l’on englobe d’un seul regard circulaire la presque totalité des voyageurs. C’est comme dans un bateau, il faut trouver le lieu central, celui qui offrira la meilleure stabilité et oscillera le moins possible. Le plus dur, c’est d’être coincé derrière le dos du chauffeur. Pour peu que cela soit l’heure de pointe, voilà que parfois je me retrouve complètement à l’écart du monde, au risque d’être étouffée et enterrée vivante dans un cocon de chair humaine. Ni visibilité, ni possibilité de s’échapper par la vitre. Mes yeux ne voient presque plus et seul mon nez est encore sollicité par les parfums. Forts, violents, variés. Ce qui ne devrait s’adresser qu’à soi-même, cette politesse et cette délicatesse de notre civilisation devient alors une arme redoutable. Je retiens mon souffle attendant mon arrêt. Mais la plupart du temps, je sais me faufiler et ainsi je continue mon observation silencieuse. Au détour d’un croisement, je vois un groupe de jeunes excités qui se déplacent en courant. Mon cœur tressaute. Je ferme les yeux.

3. Je pense que je suis invisible pour lui. C’est un homme simple. Depuis le début de la semaine, il porte le même imperméable gris, un peu froissé. On est en période hivernale. Il ne fait pas très chaud. À travers la vitre salie, j’entrevois ceux qui n’ont même pas de quoi se payer un ticket de bus. Ça marche dans tous les sens. Des vêtements bon marché sur le dos, trouvés aux fripes. Quelques vestes à capuches, des sweat-shirts délavés et étirés. Parfois, on serait étonné de savoir que derrière tel vêtement, se trouve une grande marque européenne qui termine sa vie ici. Versace sur une peau de pauvre. Contre sa poitrine, il serre un vieux cartable au cuir rouillé et taché. Il est terriblement maigre.. Ses cheveux gris folâtrent les jours de grande pluie. Il a dépassé la quarantaine, sa peau est claire, j’imagine qu’il est étranger. C’est difficile de lui donner un âge. De temps à temps j’arrive à croiser ses yeux. Mais son regard est un regard intérieur. Un de ces regards qu’on n’accroche pas. Inutile d’être une belle fille. De toute façon je ne risque rien. Je reste persuadée qu’il ne m’a jamais vue. Même si un arrêt brutal me projetait contre lui, il se contenterait de s’excuser et reprendrait aussitôt son monologue silencieux. Je fais partie des filles invisibles. De celles qu’on ne regarde jamais parce qu’elles n’ont rien d’extraordinaire. Ni leur silhouette, ni leurs vêtements ne peuvent  les faire se détacher de la masse. Je ne suis  pas certaine non plus qu’on m’écouterait si je décidais de prendre la parole. Aucune lumière ne rejaillirait sur celui qui prendrait quand même le risque de me pendre à son bras. Si je ne pousse pas un peu le destin, je crains bien qu’il ne me voie jamais. Je crois que je l’aime. Ce matin, le gouvernement a annoncé qu’il déployait les forces armées dans la ville. Je n’ai encore rien vu.

4. Notre itinéraire se poursuit. On longe le grand boulevard. Aux abords des quartiers résidentiels, les premiers passagers abandonnent le bus. Les paupières font un minimum de mouvements pour trouver leur chemin puis dans leur mutique silence, les ombres colorées s’empressent de franchir les barrières de contrôle après s’être fait reconnaître. Une légère agitation. Au cœur de l’étroit espace social, chacun se repositionne, prend de nouvelles distances.

Je nous vois comme des animaux capables de se battre si l’un d’entre eux franchissait cette sorte de limite qu’on appelle la limite de courtoisie. A l’égal de ceux qu’on appelle les animaux sauvages, nous sommes des monstres en puissance, prêts à s’entre dévorer. Nous n’avons de frères que le nom. La réalité dépasse la fiction et les jours qui viennent de s’écouler viennent de le prouver une nouvelle fois, si cela était nécessaire. Le prix des aliments de base a augmenté, certains – les plus pauvres parmi les pauvres – ont accepté de travailler pour des salaires encore plus bas que ceux qu’on alloue honteusement le reste du temps. Deux événements qui permettent d’affirmer que la limite a été franchie. Ceux qui faisaient semblant de supporter les malheurs dans lesquels on les enferre, ont cru de nouveau avoir trouvé la solution à toutes leurs souffrances. Les poitrines se sont gonflés, les mains sont sorties des poches, les regards se sont ouverts comme des projecteurs braqués dans la nuit.

Armement pour êtres désarmés. Ça tranche et ça coupe, ça chasse et ça lynche. Dans toute la ville, la colère s’agglutine en masses indistinctes. Les voix s’élèvent, il faut courir vite ou mourir. Dans les beaux quartiers, on ne dit rien, on laisse faire, on attend de voir si ça calmera le peuple. Le gouvernement a fermé les yeux le temps qu’il fallait. C’est si facile de lâcher un peu de lest quand on sait qu’on maintient fermement la laisse. Le lion ignore la limite, il se croit libre et rugit sur l’autre bête pour protéger son territoire. Rarement, il se retourne contre son dresseur. Les barreaux de la piste sont devenus invisibles, usés par les prières.

J’ai peur pour lui. Je sais qu’il n’est pas d’ici. Un teint clair comme on dit de ceux qui se rapprochent le plus des blancs. Le bus repart. Quelques mètres et le voilà qui pile net. Des pneus enflammés barrent la route. Dans la brutalité de l’arrêt, ce que j’avais imaginé se produit. Je suis propulsée contre lui, son sac tombe et je me retrouve plaquée contre son buste.

5. C’est un bouquet d’odeurs qui m’accueille. Ça sent le charbon un peu mouillé, le bois fumé, la cigarette froide. L’imperméable semble avoir absorbé tout ce qui peut se consumer sur cette terre. Mon nez détecte aussi l’encre et la mine de plomb. Je regarde le cartable projeté au sol. La fermeture a tenu, rien de ce qu’il contient ne s’en est échappé. J’en suis encore à me faire la réflexion alors que mes mains agrippent la toile du vêtement et s’y enfoncent. Tout va très vite. Je touche ce qui doit être son ventre. Le contact est rapide. Le trouble instantané. J’ai senti la dureté des muscles. Trop tard. Je retire les mains immédiatement tout en levant les yeux. Surpris, il me regarde. Je l’affronte. Il était temps. Il me demande si ça va. Je secoue la tête pour le rassurer et le remercie. On n’a pas le loisir d’aller plus loin.

Au même moment les battants des portes s’ouvrent. Le vieux bus semble à chaque fois y perdre son âme. Il y a des cris, une bousculade s’ensuit. Les passagers reculent, c’est comme une vague qui reflue. La horde envahit tout. Dans l’air moite, je discerne les foulards rouges noués autour du front. Tee-shirts aux manches déchirées. Épaules dénudées sur les scarifications. La plupart ont été taillées brutalement dans l’ivresse de l’alcool et entretenues au sel pendant des semaines. Les chairs en sont sorties creusées aussi efficacement que par une coulée d’acide. Je reconnais des signes, je lis des mots que je ne comprends pas. Mais je le sais, ce sont des mots de haine. Aucune raison de se tromper. D’autres conflits en d’autres lieux, ici ou là,  rien de nouveau. Tout  se répète. Les yeux sont rougis par la drogue et la bière ; rétrécies par le manque de sommeil, les pupilles roulent de droite et de gauche. Les gencives saignent du noir. Les cœurs palpitent anarchiquement. Cognements répétitifs que l’on perçoit sans avoir besoin de tendre l’oreille. Les voilà enfin de nouveau chasseurs. Oubliés les travaux dégradants. Les ancêtres réapparaissent. Machettes tenues au-dessus des têtes, ils sont en alerte. Ça crie des ordres, ça crache par terre. Une vieille qui s’est avancée vers la porte ouverte est immédiatement conspuée et injuriée copieusement. On la bouscule. On la force à se rasseoir. Son pagne est arraché. Son corps nu est dévoilé en partie. Les hommes en colère n’ont plus de respect pour celle qui pourrait être leur grand-mère. Elle injurie à son tour ces fils qui ne peuvent être que des fils de pute. Un coup donné par un des plus jeunes la fait taire. Avoir attendu des années la liberté pour être encore ainsi traitée, et Dieu n’y pourra rien aujourd’hui non plus. La peur me tétanise. Je ne bouge plus. Je prie le ciel pour que l’homme n’appartiennent pas à l’ethnie pourchassée. Ça serait trop bête, trop injuste. Je veux de l’amour. Je veux du plaisir. Je veux lui parler encore. De tout, de rien, mais je sais que j'appelle la vie de toutes mes forces.  Des jours et des jours, des nuits et des nuits, entière à ses côtés. Je veux mon corps dans son corps emmêlé. Mes hanches par ses mains soutenues et sollicitées. Les agresseurs remontent la travée centrale et cherchent leurs proies. Quelques personnes tentent de les raisonner. Les coups fusent et s’écrasent sur les visages qui soudain deviennent gris. Mon peuple asservi courbe encore la tête. Quand la violence est interne, la peur l’emporte. Les plus sages n’auront pas plus gain de cause que la vieille femme. La bande se moque des appels à la raison. Elle a attendu trop longtemps. Inutile de s’insurger. A quelques centimètres de l’homme, je ne ressens que du dégoût. Ma bouche est sèche. Voilà ce à quoi on nous conduit une nouvelle fois.  Il ne nous reste peut-être que quelques minutes.

6. Autour du bus immobilisé, la foule observe ce qui risque d’arriver. Les vendeurs de rues ont quitté leurs étalages. Les marchandises sont rangées en petits tas le long de la route, abandonnées à la poussière. Pourtant, personne n’ira se risquer à les dérober. La sentence tomberait aussitôt. Une proie pour une autre. Le peuple se venge sur le peuple. Et un lourd passé de pneus jetés autour de corps - comme des torches caoutchouteuses - traverse mon esprit. Je vacille. J’ai chaud. Ma peau ruisselle. Je sens les gouttes glisser entre mes omoplates. Dans l’habitacle, la lumière a baissé, plus un souffle d’air ne circule, l’atmosphère devient irrespirable. Les plus curieux sont plaqués à même le verre. Je discerne des mains en éventail. Étonnante couleur -un peu pâle et rosée - de l’intérieur de nos paumes. Mes yeux se perdent dans les sillons de nos vies. La misère ciselée à même la pulpe des pouces. Quelques petites taches oblongues et graisseuses en seront bientôt les simples traces. Tous ces visages me sont inconnus. Mes oreilles bourdonnent. Ce sont des gémissements et des soupirs au creux des sièges plastifiés. J’ai l’impression d’avoir été plongée dans un monde de déments. Les yeux exorbités, les bouches ouvertes, les mains tendues. Sous les assauts, le bus ne tiendrait pas longtemps. Moyen - âge du XXI ° siècle. Folie humaine.  Je pressens qu’il faut que ça se termine. D’une façon ou d’une autre. Il se passe quelque chose que je ne maîtrise pas et que je dois tout simplement vivre.

Tout au fond de moi, un chant monte. C’est le chant de ma mère et de mes sœurs, le chant de mes tantes et de mes grands-mères, de toutes les femmes qui m’ont précédée et de toutes celles qui m’entourent. C’est le chant des morts, celui qui dit que nous sommes un tout, ici ou là, maintenant, hier ou demain. Je ne peux m’empêcher de fredonner. Le chant dit le fil continu, déroulé, enroulé et circulaire. Le chant dit que je ne dois pas me soucier de ce qui va arriver. Même en cherchant bien, je ne trouverai pas plus de sens à notre disparition qu’il y en aura eu à notre apparition. Pourquoi pleurer notre vie terrestre . Le ciel nous appartient.

Je lutte contre l’engourdissement. Je suis une femme moderne, je suis éduquée, je veux vivre. Mon sort ne peut être relié à mon peuple ou à cet homme, là, à mes côtés. Je sais que s’ils le prennent, ils me prendront aussi. C’est ainsi. Où sont les forces armées déployées dans la ville . Pourquoi ne sont-elles pas où elles devraient être . On commence à parler de nous sur les ondes. Le cri de colère dépasse les frontières et vient se mêler aux flots qui charrient les cadavres anonymes des grands chambardements...

Ils sont remontés jusqu’à nous. Un des plus jeunes pointe son doigt et lui demande d’où il vient, qui il est, ce qu’il fait ici. Alertés, les autres se rapprochent et nous encerclent. Je les vois. Je les sens. Leurs peaux sont luisantes de sueur. Ce sont ceux qui se disent mes frères. Je suis leur sœur. Leur sœur de couleur. Nous sommes noyés dans un unique continent. Les autres ne savent pas nous identifier. Nous restons pour le reste du monde indifférenciés. Pourtant, nous nous sommes répartis et tous les codes de nos comportements trahissent nos origines. Je peux presque à coup sûr identifier la zone d’où provient chacun de nos assaillants. Mais je n’en ai pas le temps. Mon chant se tait. La peur prend toute la place.

Mes jambes se mettent à trembler si fort que je sens à peine qu’il m’encercle la taille et me tire vers lui. Sans baisser ni les yeux ni la voix, il dit que je suis sa femme, que nous habitons ici, qu’il est professeur et travaille à l’université catholique du centre-ville. Il ajoute qu’il a oublié ses papiers. Le groupe gronde. Sa diction est impeccable, pas une trace d’accent alors même que sa couleur de peau devrait le trahir. J’accuse le coup, mais aussi vite que je me suis échappée dans ma pensée, un flot de paroles continu enfle ma langue et déborde à grands traits. Je confirme ce qu’il vient de dire et cherche à ma taille, glissés dans un petit bout de tissu noué, mes papiers d’identité. Je suis bien d’ici, je ne suis pas une étrangère, je suis née à …. de parents maternels nés dans le village de …..et de parents paternels nés un peu plus loin, à …. Toute ma lignée est là, regroupée dans ces quelques lignes noires.

Ils me fixent, hésitent. L’homme m’enserre encore un peu plus fort. Ma peur les soulage.

Alors, je prends les mains qui m’entourent le ventre et les plaque encore un peu plus fort. Je sais qu’il peut sentir les fins liens de perles autour de mon bassin. C’est ma mère qui, la première fois, les a liés pour me protéger.  Depuis ma naissance, il n’y a que leur taille et leurs couleurs qui ont changé. À chaque nouvelle période de ma vie, j’ai dénoué et remplacé les lacets de perles. Seuls les hommes qui m’aiment ont la chance de les apercevoir.

Celui qui semble être le chef fait signe de laisser tomber. Les machettes prêtes à lui sabrer le visage terminent leur course au fond du bus sans avoir trouvé de quoi assoiffer leur colère. La porte arrière est béante. La foule dépitée s’entrouvre et laisse passer le groupe qui dévale les marches. Ils se remettent à courir. 

 

 

 

par Soleildebrousse publié dans : NOUVELLES communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Jeudi 24 juillet 2008

 

             L’avion m’a livrée au petit matin, désespérément seule et abandonnée après une nuit agitée où j’ai tenté de dormir sans jamais y arriver. La ville, elle,  somnole encore. Tout est gris, le jour se lève à peine. Des immeubles impersonnels et aveugles à perte de vue.

    À peine sortie de l’aérogare, je me dirige vers la station de transfert qui dessert la ville de Marseille. Il fait très froid. Un simple blouson ne suffit pas à me réchauffer. Mes joues sont crispées. Le manque de sommeil commence à se faire sentir. Je trouve pourtant rapidement l’autocar qui doit me conduire à Saint Charles. Les soufflets de l’autobus s’ouvrent dans un grincement sinistre et je monte les marches tout en tendant la monnaie au conducteur qui ne me regarde même pas. Je prends mon reçu et m’installe sur la banquette après avoir glissé le petit sac qui contient le peu d’affaires que j’ai pris le soin d’emporter avant de partir le voir.


    Le moteur tourne au ralenti. Une douce chaleur un peu lourde et sucrée emplit l’habitacle. Ça sent le renfermé, le velours usagé et les chewing-gums écrasés dans les cendriers hors d’usage. D’un bref coup d’œil, j’englobe la travée centrale puis laisse mon regard errer au travers de la paroi vitrée qui me sépare pour quelques minutes de la réalité. Une fatigue tenace s’est emparée de tout mon corps. Je sais que j’ai beaucoup maigri ces dernières semaines. Je semblerais malade à qui prendrait le temps de me regarder de près. Mais plus personne ne me regarde. Lui, encore moins que les autres. Dans le bus, une jeune femme est déjà installée. Elle n’a pas l’air beaucoup plus gaie que moi et malgré ma venue, son visage, muré dans l’isolement reste résolument tourné vers un monde intérieur. Elle porte un jean et un blouson léger - comme moi. Il me vient l’idée fugace que ce sont des vêtements pratiques sans une once de séduction. Elle m’ignore ou ne semble pas m’avoir vue monter. Quelques minutes s’écoulent sans que ni l’une ni l’autre n’esquissions le moindre geste pour montrer qu’elle a senti sa présence. Le conducteur, confiné dans sa royale ignorance, règle la fréquence de la radio qui diffuse en sourdine quelques vieux tubes entrecoupés de flashs publicitaires. Je somnole. Deux nouvelles passagères montent et vont rejoindre le petit comité que nous formons désormais. Insondables voyageuses solitaires d’un pâle matin de février. Enfin, le bus démarre.


    Je me laisse aller à une sorte de repos. Je suis épuisée.  Le jour se lève. Morne et gris. Le soleil aussi peine à fournir son énergie quotidienne. Il paraît aussi fatigué que nous le sommes toutes. Je jette de nouveau quelques brefs regards autour de moi. Qui sont-elles ?  Les maquillages ont disparu, les joues amollies semblent creusées par des chagrins cachés. Le bus accueille en son sein un quatuor de femmes a priori descendues du même avion. La plus jeune a l’air d’avoir à peine trente ans, la plus âgée une petite soixantaine d’années. Lassée d’observer mes voisines, je détourne le regard et compte les fenêtres aux volets clos - de part et d’autre de la quatre-voies.  Le bus poursuit son chemin vers le centre-ville. La circulation est fluide, nous absorbons la ville endormie.


    Une fois arrivée devant le parvis de la gare, je m’empresse de quitter le bus et m’oriente rapidement vers le panneau indicateur. Toute cette fausse agitation me fait du bien. Cela ne dure pas quand je réalise que le train est annoncé avec deux heures de retard. Le peu d’énergie que j’avais réussi à dégager se dissous instantanément et me laisse abattue, férocement rivée à mon chagrin invisible. Je voudrais hurler, là, sur place, mais tournant les talons, je me contente de chercher des yeux un café. Il est sept heures. La plupart des usagers sont des habitués et se dirigent vers les lignes courtes. Nous ne sommes pas à la période des vacances, l’ambiance est au travail, mon inutilité me ravage. Une fois franchie la porte du bar, je constate avec étonnement que mes trois voisines de bus sont déjà attablées à la même table dans le seul café ouvert à cette heure matinale. Un simple regard et je sens un signal -tout à l’heure refusé - qui me permet de comprendre que je suis reconnue. Je hausse les sourcils et me dirige vers elles.  

    Les présentations sont rapides. Nous échangeons les civilités d’usage. Des sourires. Un peu contraints compte tenu de la situation inhabituelle. J’obtiens rapidement la confirmation que nous avons voyagé sur le même vol. La plus jeune est montée au point de départ, nous autres à l’unique escale. Je ne tends pas la main. Je me contente de m’asseoir. Il se trouve que nous prenons également le même train. Il y a quelque chose d’extraordinaire dans cette rencontre

 

Il est difficile de pouvoir imaginer en raconter les détails sans éveiller les doutes, remettre en cause la surprenante coïncidence.                                               


    Mais voici que bientôt, une fois mon propre café servi, la conversation doucement s’amorce. La plus  jeune nous informe qu’elle vient de passer une dizaine de jours auprès de son compagnon. Fraîchement divorcée, elle est mère de deux enfants en bas âge. Elle semble perdue et attristée. La vie matérielle la rattrape. Elle ne travaille pas et a repris un cycle d’études afin d’obtenir une qualification.                                                 

                                                                                                              

    Les soucis vrillent le visage de la plus âgée. Son maquillage un peu vulgaire durcit ses traits. Un bleu électrique aux paupières, un rose trop rose pour une femme de cet âge. Ça lui donne l’aspect d’une vieille Américaine. C’est son mari qu’elle a rejoint. Il travaille loin d’elle. C’est un choix depuis quelques années.                                                       


    La troisième, une petite quarantaine, reste décontractée et prend son mal en patience. Elle ne livre rien. Nous ne demandons rien non plus. Le silence se fait et chacune retourne à ses pensées. L’attente est longue. Les premiers échanges s’étiolent dans l’alternance de vacarme et d’accalmie que nous impose notre présence dans la gare. Le hasard a fait que nous pourrions presque  être alignées sur un axe temporel qui irait de dix en dix. Nous représentons à nous seules quatre étapes de la vie d’une femme.                                                                        


    Je sais que je mens. Je ne sais pourquoi, soudain je sens qu’elles mentent aussi. C’est la plus jeune qui craque la première. Après deux ans de promesses, son compagnon n’a pas souhaité la faire venir auprès de lui pour entamer une vie commune. Il l’a quittée, comme ça, sans rien lui dire, sans oser l’affronter. Le téléphone a sonné dans le vide pendant des jours et des jours. Au début elle a cru mourir d’inquiétude, n’osant pas croire ce qu’il fallait croire. Alors quand enfin il a admis à demi-mot qu’eux deux, ils n’iraient pas plus loin, elle a regroupé toutes ses forces et elle s’est débrouillée pour emprunter de l’argent. Elle a tout organisé pour les enfants. Cela n’a pas été facile. Elle a pris l’avion et lui a demandé de se trouver là, à l’atterrissage. Pour lui annoncer en face ce qu’il ne voulait pas lui avouer. 14 000 km aller-retour pour ça. Juste pour ça. Pour voir la lâcheté d’un homme, bien droit en face. Un homme qui ne savait pas, qui ne savait plus. Les larmes qui ont cessé de couler depuis le matin la secouent de part en part. Elle semble anéantie. Elle l’a vu une soirée. Ensuite, une amie l’a récupérée. Elle est un peu cassée. Elle rentre maintenant. Elle a sa réponse . Je la regarde pleurer.   


    Elle nous dit sa honte de s’étaler devant nous ainsi. Quelque chose se passe. C’est comme un miracle, mais en plus petit. Je réalise qu’aucune de nous autour de la table n’a dit la vérité. J’ai peut-être menti, mais elles aussi. Toutes. Pas une ne vient de faire ce voyage pour la raison qu’elle a avancée. Les bouches se délient. En fait, mes deux voisines sont des femmes abandonnées. La première est allée vérifier ce que tous les commérages lui laissaient entendre. C’est une femme trompée. Envolée, l’image factice du beau couple aux vingt ans de mariage. Son mari ne la tient à l’écart que pour mieux vivre sa liberté recouvrée. La deuxième est une vieille maîtresse délaissée à laquelle on fait de temps en temps l’aumône d’un voyage, tous frais payés. Mais le temps passe et sa fraîcheur qui s’en va ne lui laisse que peu d’illusions sur la suite des événements. Elle sait qu’elle a gâché sa vie et que ce qui l’attend est loin d’être ce qu’elle aurait pu vouloir souhaiter. Ses larmes se mettent à couler. Les maquillages comme les mensonges fondent comme neige au soleil. La plus jeune nous regarde étonnée, un peu déstabilisée par ces femmes qu’elles croyaient accomplies. Je pressens que mon tour arrive.


    Je dois leur dire. Ma gorge se noue. J’essaie de tenir bon. Et je reprends mes propos. Oui, je suis allée là-bas pour l’anniversaire de mon fils. Oui, j’y suis bien allée pour cela. Mais mon fils, voyez-vous, il est mort déjà depuis deux ans. C’est l’anniversaire de sa mort que je suis allée fêter. Il fait partie de ce pourcentage de jeunes appelés qui se suicident dans l’armée. Je ne sais rien. Je suis allée voir. Pour essayer de comprendre. Pour obtenir des informations. On m’a ramené son corps, mais aucun papier qui pourrait m’éclairer sur son acte. Nous voici quatre attablées, anéanties par les vilains tours de la vie. Les masques tombent.


    Il est déjà l’heure de prendre notre train. Nous nous débrouillons pour nous entasser dans le même compartiment. Pendant les deux heures du trajet, nous parlerons. On entendra des rires entrecoupés de hoquets stupides. Le sort des femmes, leurs conditions, leurs façons de se battre envers et contre tout, tout y passera. À notre arrivée, nous nous quitterons sans avoir échangé ni adresse ni numéro de téléphone. Nous ne nous sommes jamais revues. Aujourd’hui, presque vingt ans plus tard, j’y pense encore.                                                       

                                                                                                                                                                                            

 

 

 


 

par soleildebrousse publié dans : NOUVELLES communauté : Agora
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Dimanche 20 juillet 2008
Tochilkin est un peintre Israëlien remarquable... ce roi apeuré est un détail de tableau, je vous laisse imaginer ce qui peut effrayer le roi...


par Soleildebrousse publié dans : photo du jour communauté : le texte voyageur
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Lundi 14 juillet 2008

Bonjour, je m'appelle Josette. J'ai fait un AVC. Un AVC, c'est un accident vasculaire cérébral. Je peux le dire sans me tromper maintenant. Je me suis renseignée sur le sujet. Ça fait quinze jours que je suis sortie de l'hôpital. Je vais bien. Mon corps est là, présent et entier. J'ai cinquante ans et je ne suis pas morte.  Ma peau est souple et, en pressant mes membres, je peux encore en sentir la vigueur. Mon cœur fonctionne et depuis quelques jours tout est presque rentré dans l'ordre. Si je vous dis ça, c'est parce qu'autour de moi, à l'hôpital, je n'ai vu que des petits vieux qu’avaient l’air d’attendre qu’une seule chose. Ça avait pas l’air de venir vite. Ils avaient les yeux tout jaunes et leur peau, ça sentait pas vraiment le frais.

Les médecins disent que j'ai eu de la chance.

On m'a conduite directement à l'hôpital le plus proche quand un passant m'a rencontrée, errant, les cheveux défaits, incapable de dire qui j'étais et où j’habitais. Il a eu beau interroger les commerçants du quartier, personne ne me reconnaissait. Aucune trace de mon existence. En fait, je n'étais pas chez moi. J'étais partie passer quelques jours chez ma sœur, à une centaine de kilomètres de Lyon. J'avais accepté de lui garder son chien.

Le jour de l'accident, j'ai décidé d'aller le promener dans les bois, autour de chez elle.  Une petite promenade de santé, je m'étais dit en moi-même, toute guillerette de voir un peu de soleil au travers de la fenêtre de sa cuisine. Faut dire que là-bas, le soleil faut vraiment le chercher parfois.  Quand je me suis écroulée, je n'avais aucun papier sur moi, c'est le chien qu'on a reconnu en fin de compte et qui a permis qu'on retrouve ma trace. Vous pensez bien que chez moi, on ne s'inquiétait pas plus que ça. J'étais partie pour cinq jours, c'était pas la mer à boire. En fait, ça aussi je ne l'ai su qu'après mon réveil.

Le docteur a passé beaucoup de temps auprès de moi. Il était bien patient. Il m'a expliqué que j'ai une maladie cardiovasculaire. Une cochonnerie qui affecte les vaisseaux sanguins qui conduisent le sang au cerveau. Lors de mon accident, mes vaisseaux sanguins se sont retrouvés bloqués et certains, même, ont pu avoir explosé, alors ma circulation s'est interrompue. Il a ajouté que quelques cellules de mon cerveau sont mortes en quelques minutes et qu'elles ont entrainé la perte de certaines de mes fonctions. C'est pourquoi j'ai tout d'abord perdu la parole puis ma capacité à marcher, mais surtout, vous l'aurez compris, ma mémoire.

Aujourd'hui, je vous répète, ça fait quinze jours que je me suis réveillée. C'est comme une autre vie. Les gens sont venus à mon chevet, mais je ne reconnaissais personne. J'ai dû apprendre à faire confiance. Ils sont tous passés les uns après les autres et ils ont fait les présentations.

J'ai vu « mes enfants », mes « petits-enfants » et ma « meilleure amie ». Micheline, elle s'appelle. Tout ça, c'est pas un problème, hein, ils sont plutôt gentils, je les trouve même intéressants...Pas très futés, mais gentils, quoi… pas de quoi se faire de bile.

Non, mon problème, c'est l'homme qui s'appelle André. André, c'est mon mari. Depuis que je suis revenue à la maison, je l'observe. Je lui parle, je l'écoute et je le regarde. Je n'en reviens toujours pas.

L'autre jour, j'ai appelé Micheline et je lui ai demandé de venir boire une tasse de thé avec moi pour qu'on bavarde un peu. En fait, je voulais lui poser une question que je n'osais pas poser aux autres.

Après quelques minutes où l'on a parlé de tout et de rien, je me suis penchée vers elle et je lui ai demandé :

- Dis donc, Micheline, on s'entendait comment avant, André et moi ?

- Bien, pourquoi ? elle a répondu.

- Non, mais je veux dire, on s'aimait vraiment ?

Micheline a pris un air étonné, mais elle m'a regardée en souriant puis elle a dit :

- Ben oui, vous allez fêter vos noces de perle. Trente ans de mariage, c'est pas rien quand même, elle a ajouté.

J'ai pris un air soupçonneux :

- Tu me promets que je l'aimais ?

Elle a hésité une seconde puis elle m'a de nouveau fixée droit dans les yeux :

- Mais enfin, Josette, qu'est-ce qu’il t'arrive ? Vous avez toujours été heureux tous les deux, c’est pas croyable de poser des questions pareilles !

J'ai détourné les yeux et je me suis résignée à lui avouer :

- Et bien, quel con…vraiment !  J’arrive pas à le croire que j’ai aimé un type pareil…

 

 

par Soleildebrousse publié dans : NOUVELLES communauté : le texte voyageur
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Lundi 7 juillet 2008
J'entame une série sur la beauté de l'enfance maquillée.
Artefact :
3. La distinction entre objets artificiels et objets naturels paraît à chacun de nous immédiate et sans ambiguïté. Rocher, montagne, fleuve ou nuage sont des objets naturels; un couteau, un mouchoir, une automobile, sont des objets artificiels, des artefacts.
J. Monod, Le Hasard et la nécessité, Paris, éd. du Seuil, 1970 p. 11


par Soleildebrousse publié dans : photo du jour communauté : L'écriture dans tous ses états
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Vendredi 27 juin 2008
Il suffit de quelques instants pour que la vie parfois s'échappe dans une beauté redoutable..
Photo prise à Capetown hier...


par Soleildebrousse publié dans : photo du jour communauté : Poé-vie
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